Fasl al-Khitab

De Husein Nuri Tabrisi

 

Al-Mirza Husain b. al-Mirza Muhammad Taqi b. al-Mirza Ali Muhammad b. Taqi an-Nüri at-Tabrisi naquit le 18 Shawwal 1254 (4 janvier 1839) dans le village Yalu au Tabaristan sur la rive sud de la mer Caspienne. Il avait huit ans, quand son père Muhammad Taqi an-Nuri, éminent savant lui aussi, mourut. Le jeune Husain alla à Téhéran, puis aux 'atabat en Iraq du Sud où ses maîtres les plus renommés furent Abd al-Husain at-Tihrani, Murtada al-Ansari et Mirza Hasan Shirazi. Lorsque ce dernier émigra à Samarra en 1876, Nuri l'accompagna. Durant sa vie il voyagea constamment entre les lieux saints de l'Iran et de l'Iraq, avant de s'installer définitivement à Najaf en 1896/97. Il mourut vers fin septembre ou début octobre 1902 en revenant d'un pèlerinage au tombeau de Husain à Kerbela.

Parmi ses disciples figurent quelques-uns des savants les plus célèbres du chiisme duodécimain au XXe siècle, comme Aga Bozorg at-Tehrani, Muhammad al-Husain al Kashif al-Gitä' et le savant libanais Abd al-Husain Sharaf ad-Din. Parmi la trentaine d'ouvrages qu'il rédigea, sa collection de hadiths, Mustadrak al-wasa'il est certainement le plus important. L'édition moderne de l'ouvrage comporte 18 volumes de presque 9000 pages, comprenant environ 23000 traditions.

Pas étonnant donc qu'il avait la réputation d'être le plus grand spécialiste du hadith parmi les chiites depuis Muhammad Baqir al-Majlisi - d'autant plus que c'est précisément à Majlisi qu'il consacra une biographie importante, al-Faid al-qudsi fi tarjamat al-Majlisi, ajoutée à l'édition lithographiée des Bihar al-anwar parue à partir de 1884. La colossale oeuvre de transmission de hadith par le trio Majlisi - 'Amili - Nuri nous fournit un des exemples les plus significatifs de la culture identitaire chiite, où le corpus de hadith forme la mémoire collective. En effet, la sacralisation et la transmission continuelles sous forme de compilations canoniques semblent indispensables pour la survie d'une identité distincte.


La familiarité de Nuri avec le corpus intégral des traditions des Imams et la littérature religieuse correspondante est indubitable. Cette érudition lui facilita considérablement la tâche pour la rédaction de son livre le plus contesté, Fasl al-khitab fi tahrif kitab rabb al-arbab (Le mot décisif sur la falsification du livre du Seigneur des seigneurs), ouvrage qu'il écrivit pendant son séjour à Samarra. Dans ce livre, il rassemble tous les renseignements qu'il avait pu collecter aussi bien sur la falsification du Coran (et des autres écritures saintes) qu'au sujet des autres aspects de la question du tahrif. Dès le premier paragraphe il déclare que sa motivation, en composant ce livre, était « de prouver la falsification du Coran et les ignominies des gens de l'oppression et de l'inimitié. »

L'introduction en trois parties comporte des hadiths concernant le fait que le Coran dans sa version originale et complète n'avait été recensé que par 'Ali. Nuri fournit ensuite une définition des différentes formes de tahrif en se référant à d'autres savants chiites. L'impact des traditions concernant la recension coranique de 'Ali est intensifié graduellement. Au début, 'Ali n'est présenté que comme celui qui a réuni le Coran révélé à Muhammad ; peu après apparaissent d'autres légataires (awsiya, c'est-à-dire des Imams), et finalement la question est de savoir si le Coran aurait été révélé au sujet de 'Ali et des siens.

Nuri se considère comme le successeur d'une impressionnante lignée d'ancêtres : il identifie en effet un très grand nombre de savants chiites, depuis les auteurs des premiers livres sur le tahrif, aujourd'hui disparus, jusqu'aux oeuvres des Akhbaris (qu'il appelle muhadditun), écrits en faveur de la théorie du tahrif. Quant aux adversaires de cette opinion, ils défendraient - selon lui - une cause perdue, rejetant des affirmations imaginaires (comme l'avait fait le Sheikh al-Mufid), ou motivés par la taqiya (tel Tusi, dont le refus de la falsification n'était basé que sur l'absence d'une preuve en sa faveur, mais non pas sur l'existence d'une preuve concluante contre le tahrif).

Ces préliminaires sont suivis d'une première partie composée de 12 chapitres sur un total de 320 pages, sous le titre de « les preuves dont on peut déduire l'existence des altérations et omissions dans le Coran ». Nuri commence par les juifs et les chrétiens, la falsification de leurs Écritures entraînant nécessairement celle du Coran, conclusion suggérée non seulement par de nombreux versets et hadiths, mais aussi par l'histoire de la révélation. Ce parallèle est illustré par une tradition attribuée au sixième Imam Ja'far as-Sadiq, selon laquelle tout ce qui était arrivé aux communautés religieuses pré-islamiques allait advenir également aux musulmans.

Déjà par la longueur accordée à ce chapitre - plus de 60 pages, constituant plus d'un septième de la totalité du livre - Nuri montre la position centrale de l'idée du tahrif dans l'histoire sacrée en général. Ce qu'il laisse lire entre les lignes c'est que le problème de la falsification du Coran n'est point un soupçon éphémère se limitant aux chiites, mais qu'il s'agit d'un événement paradigmatique de l'histoire sacrée - dont le chiisme constitue le centre de gravité. Ce lien étroit entre le chiisme et l'histoire sacrée pré-islamique est si important pour notre auteur qu'il le reprend plus tard pour prouver que les noms et les qualificatifs des Imams étaient consignés dans toutes les écritures saintes, de sorte que tous les prophètes antérieurs à l'Islam savaient qu'un jour les Imams se manifesteraient comme les représentants du dernier Prophète.

L'importance du sujet une fois établie, Nuri se tourne vers les circonstances présumées dans lesquelles le texte du Coran et les fragments de la révélation furent recensés et rassemblés. Qu'il s'agisse de la collection des fragments du texte (qu'il dit catégoriquement postérieur à la mort du Prophète), de la question compliquée de l'abrogation (qu'il ne tient que pour une manoeuvre de diversion de la part des rédacteurs sunnites qui présentèrent les passages supprimés comme des versets abrogés), ou bien des différentes versions du texte dans les masahif de 'Ali, `Abdallah b. Mas'ud, Ubayy b. Ka'b et Utman ou encore les différentes lectures (qira'at) transmises par les sunnites - tous ces aspects sont traités l'un après l'autre et illustrés par un grand nombre de traditions.

Pour Nuri, il est indubitable qu'une version complète, établie par 'Ali, existe toujours et qu'elle est gardée actuellement par le Mahdi. Elle se distingue du Coran officiel non seulement quant à l'ordre des sourates et des versets, mais aussi par des passages supplémentaires. Et ces ajouts ne peuvent pas - selon Nuri - être considérés comme faisant partie de l'exégèse ou des hadiths qudsi. D'une part, on connaît l'ensemble des hadiths qudsi grâce à des traditions et à la collection d'al-Hurr al-`Amili. D'autre part, cette hypothèse est prouvée par l'exemple de la tradition selon laquelle 70 noms de Quraishites avaient été mentionnés dans le Coran et qu'on en a gardé seulement le nom d'Abu Lahab.

Le centre de gravité du livre et la raison pour laquelle il reste fortement controversé au XXe siècle se trouve aux chapitres 11 et 12. Il y est question d'encore plus de traditions censées prouver la falsification du texte coranique - et cette fois, les informations proviennent exclusivement de la littérature doctrinale classique du chiisme, à l'exception de quelques livres chiites post-classiques. Les 61 citations du onzième chapitre sont de nature plutôt générale, et l'accusation du tahrif y est prononcée sans référence à des versets particuliers. Parfois, celle-ci est si vague qu'elle n'est constituée que par la simple affirmation du tahrif.

Les choses changent de façon fondamentale dans le douzième chapitre. En 110 pages, Nuri présente au lecteur pas moins de 1002 traditions, rapportant le texte prétendument correct des versets, dans l'ordre du Coran 'utmanien. En ce qui concerne ses sources, on remarque que ce foisonnement de traditions repose principalement sur six oeuvres, desquelles provient plus de la moitié des références : les commentaires coraniques de `Ali b. Ibrahim al-Qummi, Abu n-Nadr Muhammad b. Mas'ud al-'Ayyashi et al-Fadl b. al-Hasan at-Tabrisi, puis le livre de Sa`d b. 'Abdallah al-Qummi au sujet de l'abrogation, la collection de hadith al-Kafi de Kulaini et finalement le Kitab al-qira'at de Ahmad b. Muhammad as-Sayyari.

Ce dernier - apparemment le seul exemple conservé des oeuvres anciennes spécialement consacrées au sujet du tahrif dont on ne connaît plus aujourd'hui que les titres - y joue un rôle primordial : Plus de 300 traditions, presque un tiers de l'ensemble, sont empruntées directement de ce livre. De plus, sa seconde source par ordre d'importance, le Tafsir de Ali b. Ibrahim al-Qummi, dépend également dans une large mesure de Sayyari.

Les traditions relevées par Nuri ne se limitent pas exclusivement au fait que le droit des imams chiites à la direction spirituelle de la communauté musulmane ait été bafoué par les sunnites. Elles vont des questions de la vocalisation ou de l'orthographe d'un verset, à la déclaration gravissime de la suppression d'un tiers de la révélation originale. Les renseignements les plus importants, toutefois, se référent au tort causé aux chiites, illustré par l'omission de certaines expressions ou indications dans le Coran. La liste des exemples est longue, et il suffit ici d'en donner seulement quelques-uns : les plus connus concernent les versets 3.110 (où on lit « khaira a'immatin » au lieu de « khaira ummatin ») et 5.167 (où on ajoute les mots « fi 'Ali »).

La version complète du verset 7.172, selon laquelle les descendants d'Adam témoignent que Muhammad est l'envoyé de Dieu et 'Ali le commandeur des croyants, souligne de nouveau l'importance du chiisme dans l'histoire sacrée depuis ses origines. Même Fatima, Hasan et Husain sont appelés par leurs noms dans un verset qui se réfère à Adam (20.115). En tout, l'expression fi 'Ali ou la mention de sa wilaya apparaissent dans 40 versets, à 20 autres endroits les Imams sont appelés par l'expression Al Muhammad, passages auxquels il faut ajouter des mentions indirectes ou de nature plus subtile.

Comme Nuri s'efforce de dresser une liste de toutes les traditions au sujet du tahrif le nombre des versets affectés d'une falsification devient impressionnant. Au final, il ne reste que 17 sourates du Coran épargnées d'une falsification ou une altération.

Nuri termine son livre avec une deuxième partie plus courte, ne comptant qu'un seul chapitre de 39 pages consacré à la réfutation des arguments des auteurs chiites contre la possibilité du tahrif. Il s'agit de l'interprétation des versets 15.9 et 41.41-42 comme une déclaration de garantie de la part de Dieu contre la falsification, et surtout l'argumentation contre le tahrif du Sharif al-Murtada, citée en détail par al-Fadl b. al-Hasan at-Tabrisi dans son Maghma' al-bayan.

Nuri ne se contente pas de citations des autorités bien connues, mais s'efforce d'user du raisonnement logique. Par exemple le fait que le grand nombre d'adhérents à un dogme constitue une garantie de la justesse de ce dogme est réfutée par l'exemple du désaccord des musulmans au sujet de quelques instructions de la loi canonique. Qu'il s'agisse de la pratique continuelle de l'appel à la prière, des détails sur la pureté rituelle ou bien de la forme correcte de la prière - rien de tout cela n'a pu empêcher le développement de convictions déviantes, par lesquelles l'ordonnance originale non équivoque a été falsifiée. La minorité des croyants sincères se trouve depuis toujours opposée à la majorité des négligents et des hypocrites.

Finalement, Nuri s'insurge contre la comparaison du Coran à un recueil de poèmes, où - selon le Sharif al-Murtada - le lecteur remarquerait immédiatement toute forme de falsification. Les conditions de la genèse de ces deux ouvrages, dit Nuri dans sa réplique, ne sont pas du tout comparables. Tandis que le texte d'un recueil de poèmes est écrit d'un seul trait par l'auteur, la révélation du Coran s'étend sur 20 années. Les versets isolés ont été fortement dispersés, et leur collecte s'est heurtée à maintes difficultés. Si un recueil de poèmes avait été réuni de telle façon, il lui serait arrivé la même chose.

Le livre de Nuri constitue, dans les temps modernes, le premier traitement réellement systématique du thème de la falsification du texte coranique. Les textes afférents de la littérature chiite avaient été dispersés jusqu'ici dans une multitude de commentaires coraniques, collections de Hadith, traités juridiques, oeuvres hérésiographiques ou professions de foi chiites, dont bon nombre n'avait même pas été imprimé et restait à l'état de manuscrit. À partir du Fasl al-khitab, toutes ces références se trouvaient enfin rassemblées dans une seule monographie de surcroît lithographiée, donc facilement accessible à un plus grand nombre de lecteurs. À part cela, Nuri donne à croire, qu'apparemment et depuis toujours, la presque totalité des éminents savants chiites a approuvé l'idée du tahrif. C'est la raison pour laquelle le livre devint, immédiatement après sa publication en 1881, objet de réfutations de nombreux auteurs chiites.

Il semble que Nuri ait pris la critique au sérieux, car en 1885 il composa en persan une réponse à un de ses adversaires, Mahmud b. Abi 1-Qasim al-Mu'arrab at-Tihrani. Mais ses efforts pour neutraliser les accusations paraissent comme autant de confirmations : par tahrif il n'entendait pas - écrit Nuri - les significations habituelles du mot (altérations, substitutions, ajouts et omissions), mais seulement la suppression de quelques passages révélés (al-isqat li-ba'd al-munzal), passages gardés par des gens de Dieu. En outre, le « livre » dont il parlait dans l'intitulé de son ouvrage, ne désigne pas le Coran existant, puisque celui-ci est resté inchangé depuis le temps de 'Utman. Il entend par kitab la révélation première. Ainsi, implicitement et de manière détournée, Nuri ne fait que répéter la croyance en l'existence du tahrif.

Significatif est son attitude lorsqu'il écrit qu'un titre plus convenable pour son livre aurait pu être Fasl al-khitab fi adam tahrif al-kitab, pour se contredire aussitôt en soulignant que son intention était de démontrer la suppression de certains passages révélés et qu'un autre titre adéquat serait al-Qaul al-fadail fi isqät ba'd al-wahy an-nazil.

Mais tout cela n'était que le début de la controverse, limitée encore à une querelle interne au sein du chiisme. Ce n'est que vers la fin du XXe siècle qu'il devint évident que Nuri avait mis en branle une véritable affaire. Son livre sur la falsification du Coran atteignit - des décennies après sa publication - une importance centrale pour les relations entre musulmans et chiites, importance que peu d'autres livres pourraient revendiquer dans l'histoire intellectuelle islamique moderne.


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