C'est un peuple mélancolique, ces Iraniens

Extrait du livre "Le Chemin de la Mecque", écrit par Léopold Weiss (Muhammed Asad) en 1954

Mon esprit s'attarde longtemps à mes impressions de Kirmanshah, première ville iranienne que j'avais connue, parce que ces impressions se prolongèrent sous des formes variées mais toujours inchangées en substance tout au long de mon séjour d'une année et demie en Iran. Une mélancolie douce et pénétrante était partout la note dominante. C'était perceptible dans les villages et les villes, dans les occupations quotidiennes du peuple et dans ses nombreuses fêtes religieuses. Certes, leurs sentiments religieux, à la différence de ceux des Arabes, étaient fortement teintes de tristesse et de deuil. Pleurer sur des événements tragiques survenus treize siècles auparavant, pleurer sur la mort d'Ali, gendre du Prophète, et sur celle des deux fils d'Ali, Hassan et Hussein, paraissait être pour eux plus important que de considérer les valeurs de l'Islam et la direction qu'elles auraient dû donner à la vie des hommes...

Souvent le soir, dans les villes, on pouvait voir des attroupements d'hommes et de femmes dans la rue autour d'un derviche errant, mendiant religieux vêtu de blanc avec une peau de panthère sur le dos, une hache à long manche dans la main droite et un bol à aumônes fait d'une noix de coco dans la gauche. Il récitait une mélopée mi-parlée, mi-chantée sur les luttes de succession au califat qui suivirent la mort du Prophète au VIIe siècle, sombre récit de sang et de mort qui, toujours, se déroulait à peu près ainsi :

« Ecoutez, Ô gens, ce qu'il advint des élus de Dieu et comment le sang de la semence du Prophète fut répandu sur la terre.
Il y avait une fois un Prophète que Dieu avait fait ressembler à une cité de connaissance ; et la porte de cette cité était le plus fidèle et le plus vaillant de ses compagnons, son gendre 'Ali, Lumière du monde, associé au message du Prophète, appelé le Lion de Dieu.
Lorsque mourut le Prophète, le Lion de Dieu était son successeur légitime. Mais des hommes méchants usurpèrent son droit reconnu par Dieu et firent d'un autre le khalifa du Prophète. Après la mort du premier usurpateur, l'un de ses pareils lui succéda, et après celui-ci, encore un autre.
Ce fut seulement après que le troisième usurpateur eut péri que la volonté de Dieu devint manifeste et que le Lion de Dieu parvint à la place, qui lui revenait, de Commandeur des Croyants.
Mais les ennemis d'Ali et de Dieu étaient nombreux. Et un jour, alors qu'il était prosterné en prière devant son Seigneur, l'épée d'un assassin le frappa à mort. A ce forfait blasphématoire, la terre trembla d'affliction, les montagnes pleurèrent et les pierres versèrent des larmes.
Que la malédiction de Dieu soit sur les méchants et qu'un châtiment éternel les consume!
De nouveau, un méchant usurpateur survint et dénia aux fils du Lion de Dieu, Hassan et Hussayn, enfants de la bienheureuse Fatima, leur droit à la succession au Trône du Prophète. Hassan fut perfidement empoisonné. Et lorsque Hussayn se leva pour défendre la foi, sa belle vie fut abrégée sur le champ de Kerbela alors qu'il s'agenouillait à un bassin d'eau pour y étancher sa soif après la bataille.
Que la malédiction de Dieu soit sur les méchants et que les larmes des anges arrosent à jamais le sol sacré de Kerbela!
La tête de Hussayn, tête que le Prophète avait une fois baisée, fut cruellement coupée et son corps décapité fut rapporté à la tente où ses enfants en pleurs attendaient le retour de leur père.
Et depuis lors les fidèles ont invoqué la malédiction de Dieu sur les transgresseurs et pleuré sur la mort d'Ali, de Hassan et de Hussayn. Et vous! Ô fidèles, élevez vos voix en lamentations sur leur mort, car Dieu pardonne les péchés de ceux qui pleurent sur la semence du Prophète... »

Et la mélopée arrachait des sanglots passionnés aux femmes qui écoutaient, alors que des larmes silencieuses coulaient sur les visages barbus des hommes...

Une telle « complainte » donnait assurément une version assez éloignée de la vérité historique de ces événements anciens qui avaient causé un schisme irréductible dans le monde de l'Islam : la communauté musulmane s'était divisée en Sunnites, qui constituent la grande masse des peuples musulmans et tiennent au principe de la succession élective au califat, et en Chiites qui soutiennent que le Prophète avait désigné Ali, son gendre, comme son héritier et successeur légitime. En réalité, cependant, le Prophète mourut sans avoir nommé de successeur sur quoi l'un de ses compagnons les plus anciens et les plus fideles, Abou Bakr, fut élu khalifa par la grande majorité de la communauté.

A Abou Bak succéda Omar et à celui-ci Othman. Ce ne fut qu'après la mort d'Othman qu'Ali fut élu au califat. Comme je le savais bien, même pendant mon séjour en Iran, il n'y avait rien de mauvais ou de méchant dans les trois prédécesseurs d'Ali. Ils étaient sans doute les figures les plus grandes et les plus nobles de l'histoire islamique après le Prophète et, pendant de nombreuses années, ils avaient été de ses plus proches compagnons. Ils n'étaient assurément pas des « usurpateurs », ayant été élus par le peuple dans le libre exercice du droit que l'Islam lui reconnaissait.

Ce ne fut pas leur désir de pouvoir, mais plutôt l'incapacité des (soi-disant) partisans d'Ali, d'accepter de plein coeur les résultats de ces élections populaires. La mort tragique de Othman entraîna une guerre fratricide, et conduisit aux luttes pour le pouvoir, à la mort d'Ali et à la transformation, sous le cinquième calife, Mu'awiyya, de la forme originale et républicaine de l'Etat islamique en un royaume héréditaire et enfin à la mort de Hussayn à Kerbela.

Certes, j'avais su tout cela avant de venir en Iran, mais j'y fus frappé par l'émotion sans borne que ce récit tragique vieux de treize siècles pouvait encore soulever dans le peuple iranien chaque fois que les noms d'Ali, de Hassan ou de Hussayn étaient mentionnés. Je m'interrogeai : Etait-ce la mélancolie innée des Iraniens et leur sens dramatique qui les avait fait embrasser la doctrine chiite ? Ou était-ce la qualité tragique de celle-ci qui avait conduit à cette intense mélancolie iranienne ?

Progressivement, pendant plusieurs mois, s'élabora dans mon esprit une réponse à cette question :

Lorsque, au milieu du VIIe siècle, les armées du calife Omar conquirent l'ancien empire sassanide, apportant l'Islam avec elles, le culte zoroastrien de l'Iran avait depuis longtemps été réduit à un formalisme rigide et se trouvait incapable de résister efficacement à la nouvelle idée dynamique venue d'Arabie. Mais au moment de la conquête arabe, l'Iran traversait une époque de fermentation sociale et intellectuelle qui semblait annoncer une renaissance nationale. Cet espoir d'un réveil intérieur et organique fut brisé par l'invasion arabe. Et les Iraniens, abandonnant leur propre ligne de développement historique, durent s'adapter à des conceptions culturelles et ethniques venues du dehors.

L'avènement de l'Islam avait représenté en Iran, comme dans tant d'autres pays, un énorme progrès social. Il avait détruit l'ancien système iranien des castes et fait naître une nouvelle communauté d'hommes libres et égaux ; il avait ouvert de nouvelles voies d'expression à des énergies culturelles qui étaient longtemps demeurées en sommeil et inarticulées. Mais, avec tout cela, les fiers descendants de Darius et de Xerxès ne pouvaient pas oublier que la continuité historique de leur vie nationale et leurs liens organiques entre hier et aujourd'hui avaient soudain été brisés. Ce peuple dont le caractère intime avait trouvé son expression dans l'étrange dualisme de la religion du Zend et dans son adoration presque panthéiste des quatre éléments - air, eau, feu et terre - était maintenant confronté avec le monothéisme austère et sans compromis de l'Islam et avec sa passion de l'Absolu. La transition était trop brusque et trop douloureuse pour que les Iraniens pussent subordonner leur profonde conscience nationale au concept supranational de l'Islam.

Malgré leur acceptation rapide et apparemment volontaire de la nouvelle religion, ils assimilaient inconsciemment la victoire de l'idée islamique à la défaite nationale de l'Iran. Et le sentiment d'avoir été vaincus et irrévocablement coupés du contexte de leur ancien héritage culturel - sentiment désespérément intense malgré tout ce qu'il avait de vague - allait miner pendant des siècles leur confiance en eux-mêmes sur le plan national.

Contrairement à tant d'autres nations auxquelles l'acceptation de l'Islam avait donné presque immédiatement une impulsion des plus positives pour de nouveaux développements culturels, la première réaction des Iraniens - et d'une certaine manière la plus durable - fut une profonde humiliation et un ressentiment réprimé.

Ce ressentiment devait être réprimé et étouffé dans les profondeurs de leur subconscient, car, dans l'intervalle, l'Islam était devenu la religion de l'Iran. Mais, dans leur haine de la conquête arabe, les Iraniens eurent instinctivement recours à ce que la psychanalyse désigne comme une « surcompensation » : ils se mirent à considérer la religion apportée par leurs conquérants arabes comme quelque chose leur appartenant en propre. Ils le firent en transformant subtilement la conscience rationnelle et non mystique que les Arabes avaient de Dieu en son exact opposé : un fanatisme mystique et une sombre émotivité. Une foi qui, pour les Arabes, était présence, réalité et source de tranquillité d'esprit, évolua, dans le tempérament iranien, en une sombre aspiration vers ce qui est surnaturel et symbolique.

Le principe islamique de l'insaisissable transcendance de Dieu se transforma en la doctrine mystique (dont l'Iran préislamique fournit de nombreux précédents) de la manifestation physique de Dieu dans des mortels spécialement choisis et destinés à transmettre cette essence divine à leurs descendants. Pour une telle tendance, une adhésion à la doctrine chiite offrait un moyen d'expression très bienvenu, car il ne pouvait y avoir de doute que la vénération chiite, presque la déification, d'Ali et de ses descendants dissimulait le germe d'une idée d'incarnation, et de réincarnation continuelle, de Dieu, idée totalement étrangère à l'Islam, mais très proche du coeur iranien.

Ce ne fut pas par hasard que le Prophète Muhammad mourut sans avoir désigné de successeur et même après avoir refusé d'en désigner un lorsqu'on le lui eut suggéré peu avant sa mort. Par son attitude, il entendait faire comprendre, d'abord que la qualité spirituelle de la prophétie n'était pas quelque chose dont on pouvait « hériter », et ensuite que la direction de la communauté devrait, à l'avenir, résulter d'une élection libre par le peuple et non d'une « ordination » par le Prophète (ce qu'aurait naturellement impliqué sa désignation d'un successeur). Ainsi il élimina délibérément l'idée que la direction de la communauté puisse être autre que séculière ou ait le caractère d'une « succession apostolique ».

Or c'était précisément ce à quoi visait la doctrine chiite. Non seulement elle insistait, en nette contradiction avec l'esprit de l'Islam, sur le principe de la succession apostolique, mais elle réservait cette succession exclusivement à la « semence du Prophète », c'est-a-dire à son cousin et gendre Ali et aux descendants de celui-ci. Tout cela s'accordait avec les inclinations mystiques des Iraniens. Mais lorsqu'ils adhérèrent avec enthousiasme au camp de ceux qui prétendaient que l'essence spirituelle de Muhammad survivait en Ali et en ses descendants, les Iraniens ne donnèrent pas seulement satisfaction à une tendance mystique. Il y eut encore dans leur choix une autre motivation subconsciente. Si Ali était l'héritier et successeur légitime du Prophète, les trois califes qui l'avaient précédé devaient manifestement avoir été des usurpateurs - et de ceux-ci avait été Omar, ce même Omar qui avait conquis l'Iran !

La haine nationale du conquérant de l'empire sassanide pouvait maintenant être rationalisée en termes de religion, de cette religion qui était devenue celle de l'Iran : Omar avait dépouillé Ali et ses fils Hassan et Hussayn de leur droit divin de succession au califat de l'Islam et s'était ainsi opposé à la volonté de Dieu. En conséquence, et pour obéir à cette volonté de Dieu, il fallait soutenir le parti d'Ali. D'un antagonisme national était née une doctrine religieuse.

Dans l'adoption iranienne de la doctrine chiite, je discernais une protestation muette contre la conquête arabe de l'Iran. Maintenant, je comprenais pourquoi les Iraniens maudissaient Omar avec une haine bien plus amère que celle qu'ils réservaient aux deux autres usurpateurs, Abou Bakr et Othman. D'un point de vue doctrinal, le premier calife, Abou Bakr, aurait dû être regardé comme le principal transgresseur - mais c'était Omar qui avait conquis l'Iran...

Là était la raison de l'intensité étrange avec laquelle la maison d'Ali était vénérée en Iran. Son culte représentait un acte symbolique de la revanche iranienne sur l'Islam arabe (opposé si irréductiblement à la déification de toute personne humaine, y compris celle de Muhammad). Certes, la doctrine chiite n'avait pas son origine en Iran ; il y avait des groupes chiites aussi dans d'autres pays musulmans. Mais nulle part ailleurs cette doctrine n'avait une prise aussi complète sur les émotions et l'imagination du peuple. Lorsque les Iraniens donnaient libre cours, passionnément, à leur affliction sur la mort d'Ali, de Hassan et de Hussayn, ils ne pleuraient pas seulement sur la destruction de la maison d'Ali, mais aussi sur eux-mêmes et sur la perte de leur gloire passée...

C'était un peuple mélancolique, ces Iraniens.


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